Dans son édition de dimanche,
El Watan s'interrogeait sur le caractère politique ou social des émeutes qui secouent l'Algérie. A Alger, mais aussi à Tizi Ouzou et dans plusieurs autres villes, le quotidien constatait qu'il y avait ni tracts, ni banderoles et peu de slogans à part "i
ls ont augmenté l'huile et le sucre, le peuple est décidé à en découdre". Parcourant les quartiers de la capitale, ses journalistes notaient l'absence de revendications sur les murs en rapport avec les derniers évènements. Alors, les émeutes en Algérie, une simple jacquerie sociale sans dimension politique ?
C'est, semble-t-il, l'interprétation que privilégie le pouvoir.
Traditionnellement, le gouvernement algérien considère que toute manifestation résulte de l'action de "voyous" plus ou moins manipulés par "la main de l'étranger". C'est la voie dans laquelle s'est engouffré Abdelazziz Belkhadem, secrétaire général du FLN, en déclarant :
"Il n'y a pas eu de revendication politique. Les seuls slogans entendus sont ceux qu'entonnent les supporters dans les stades". Et d'ajouter, après cette association au hooliganisme, une mise en cause de chaînes de télévision satellitaires qui auraient amplifié le phénomène en parlant d'un
"pays riche et d'un peuple pauvre".
Daho Ould Kablia, ministre de l'intérieur, s'est montré plus subtile. Après avoir dénoncé des
"bandes ou réseaux criminels organisés", il admet qu'un
"groupe" de manifestants
"se révolte pour dénoncer l'augmentation des prix ou une situation sociale difficile". Il s'empresse d'ajouter que
"ni les commerçants ni les fonctionnaires ne sont sortis dans la rue pour exprimer leur colère vis-à-vis du gouvernement". Et de conclure que le pouvoir
"ne fait pas face à une opposition politique particulière où à un problème dont l'origine serait due à un différent politique qui risque d'influer les grandes orientations actuelles".
Les mesures prisent pour enrayer la crise s'inscrivent dans cette interprétation. L'élément déclencheur fut l'augmentation des prix de divers produits de première nécessité. Les causes en sont, en première analyse, bien identifiées : le gouvernement, pour lutter contre la fraude fiscale, a exigé un paiement par chèque de toute transaction commerciale supérieure à 500 000 dinars (environ 5 200 €). Les commerçants ont donc répercuté sur les prix la TVA devant désormais être acquitée. Une communication en deux temps se met alors en place.
Cevital, la société agroalimentaire en charge de l'approvisionnement, annonce qu'elle n'a pas augmenté ses tarifs et qu'elle dispose d'un large stock. Le gouvernement, dans un second mouvement, annonce la baisse des prix en renonçant à sa mesure de lutte contre la fraude fiscale.
De nombreuses voix, en Algérie, doutent que ces mesures permettront le retour au calme. Nous verrons. Mais une analyse des modes d'action des émeutiers, que vous trouverez ci-dessous, offre une vision assez différentes des évènements se déroulant de l'autre côté de la Méditerranée. Blocage routier, attaque de bureaux de postes, de bâtiments municipaux, d'administrations, de la société d'état Sonelgaz, des tribunaux, des gendarmeries..., telles sont les cibles principales.
Il ne s'agit pas de nier la part d'actions crapuleuses existant dans les faits en cours comme l'illustre les attaques contre Renault, les boutiques de l'opérateur de téléphonie mobile ou le vol d'un stock de téléviseurs à
Baraki. Mais l'arbre ne saurait cacher la forêt, et c'est à l'état et à ses lieux d'incarnation que s'en prennent les manifestants. Il s'agit donc bien d'un mouvement politique.
Ce que révèle le peu de slogans et d'expressions politiques constatés, ce n'est pas l'absence de motivations politiques, mais l'absence d'organisation politique des acteurs. En fait, les structures politiques d'opposition, comme celles au pouvoir, apparaissent coupées d'une jeunesse représentant la moitié de la population du pays. On peut, à la suite du socialiste Hocine Aït Ahmed, expliquer le phénomène par le fait que
"les associations et la société civile, en général, sont étouffées ou instrumentalisées". Effectivement, toute manifestation ou rassemblement est interdit depuis 2001 à Alger et l'état d'urgence dure depuis 18 ans. Pas facile d'avoir un personnel politique légitime, toutes tendances confondues, dans ces conditions.
Reste, et c'est aux algériens de le faire, à trouver un débouché politique à ce mouvement pour qu'il ne soit plus, selon le mot d'Abdel Abderrezak, un
"mouvement politiquement orphelin".
Résumé des cibles des émeutiers telles qu'elles ressortent de l'édition du 9 janvier d'El Watan :
Bordj el Kiffan : blocage du réseau routier (RN24), caméras de vidéo-surveillance, dispensaire
Baraki :
daïra , usine de fabrication de téléviseurs
Sidi Moussa : bureau de poste
Bab El Oued : caméras de vidéo-surveillance, Renault
Béjaïa : trois agences bancaires, locaux de l'inspection vétérinaire, bureau de poste,
daïra, CFPA (Centre de Formation Professionnel et d'Apprentissage)
El-Kseur : daïra
Amizour : daïra,
Sonelgaz (entreprise d'état), CNAS (caisse nationale d'assurance sociale), bâtiment des impôts, tribunal
Tazmalt : gendarmerie, CNAS, Sonelgaz, tribunal, bâtiment des impôts
Khemis El-Khechna : usine produisant sous licence Coca-Cola.
Chemini : daïra
Kherrata : gendarmerie, bibliothèque communale, daïra, tribunal, agence d'assurance, APC (assemblée populaire communale), Algérienne des eaux (public)
Souk el Ténine : Algérienne des eaux, bâtiment des impôts, daïra, gendarmerie.
Bouira : blocage du réseau routier (RN5)
Aïn Bessem : APC
Boumerdès : APC, daïra, poste, Renault, fermeture RN12, Sonelgaz
Aïn El Hammam : tribunal, banque locale de développement, blocage de la RN15
Tipaza : poste, APC, daïra
Médéa : poste, APC
Tiaret : Sonelgaz, tribunal, APC, banque
Tissemsilt : poste
Guelma : blocage RN21
Jijel : blocage RN43
Constantine : poste, Sonelgaz, banque, APC
Mila : RN79
Sétif : RN75, ADE, Sonelgaz, daïra
Oum El bouaghi : daïra, Mobilis (opérateur de téléphonie mobile)