
La trajectoire d'Eric Besson en fait une cible naturelle. Ancien socialiste ayant écrit un brulot à l'encontre de Nicolas Sarkozy, il retourne sa veste en plein milieu des élections présidentielles pour devenir son zélateur. Fort de cette première transgression, il prend la charge ministérielle dédiée à l'expulsion des immigrés. On le voit alors, entre deux reconduites d'afghans vers un pays en guerre, mener un débat où le couplage de l'identité nationale avec l'immigration entraîne des dérapages nauséabonds.
C'est sans doute pour profiter de cette figure de traître que Jean-Christophe Cambadélis a déclaré :
"Pour moi c'est Laval !". S'inscrivant dans la même veine, Jean-Paul Huchon renchérit peu après en indiquant qu'il était
"en train de devenir un nouveau Marquet, un nouveau Déat".
Diantre, voici donc Eric Besson devenu, par analogie, un collaborateur des nazis et de leur projet génocidaire, ce qui fait en passant de Nicolas Sarkozy un nouvel Hitler ou un nouveau Pétain. On est évidemment dans l'absurde et l'on ne peut éviter de penser à la loi que Godwin énonça au début des années 1990 concernant Usenet (l'ancêtre d'internet) :
"Plus une discussion sur Usenet dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s'approche de 1". En d'autres termes, dans le cadre d'une discussion, quand les protagonistes en arrivent à se comparer à des nazis plutôt que d'échanger des arguments, celle-ci perd tout caractère de débat raisonné.

L'éminence grise de Martine Aubry et le président de la région Ile-de-France n'étant pas des imbéciles, on peut s'interroger sur les raisons qui les ont conduits à cette comparaison.
Une première explication peut être cherchée dans le fait qu'à travers des discours sur la famille, la terre, la primauté du curé sur l'instituteur, le Président de la République et son ministre ont mis en avant des thématiques qui ne s'inscrivent pas dans le cadre républicain. Sur ce point, l'instauration d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale heurte nombre de nos principes comme le rappelaient, lors de leur démission en mai 2007, huit historiens chargés de mettre en place une cité nationale de l'histoire de l'immigration : Les objectifs de cette cité sont de montrer
"comment, depuis deux siècles, les étrangers, venus par vagues successives, ont contribué à développer, transformer et à enrichir la France". Or
"l'instauration d'un « ministère de l'immigration et de l'identité nationale », remet en cause ces objectifs. Les mots sont pour le politique des symboles et des armes. Or il n'est pas dans le rôle d'un Etat démocratique de définir l'identité. Associer « immigration » et « identité nationale » dans un ministère n'a jamais eu de précédent dans notre République : c'est, par un acte fondateur de cette présidence, inscrire l'immigration comme « problème » pour la France et les Français dans leur être même."

Nous avons ici une bonne raison de combattre la politique de Nicolas Sarkozy et de son ministre. Maintenant, comme la démontré Vincent Peillon le 5 janvier dernier sur BFM, il est possible de se livrer à cette critique sans avoir retour à des analogies avec le pétainisme. La question reste donc entière.
La solution est peut-être à chercher dans les comportements constatés dans les réseaux de discussion après que l'on ait atteint le fameux point de Godwin. Un double phénomène se développe. D'abord, ceux qui n'ont pas de convictions clairement établies se détournent du débat faute d'y trouver des arguments permettant de se construire une opinion. Les autres s'organisent au contraire en deux groupes se faisant face de façon irréductible.
J'ai la faiblesse de penser que s'était l'objectif poursuivi par le stratège de Martine Aubry en lançant la mode des analogies nazis. L'intervention est survenue au moment où les sondages indiquaient qu'une majorité de français considéraient que la conduite de ce débat était insatisfaisante. Si cette évolution résultait de l'engagement politique du PS, ce dernier n'aurait rien eu à faire. Mais reconnaissons que l'action des intellectuels et les réserves exprimées par trois anciens premiers ministres de droite (Juppé, Raffarin et Villepin) y ont beaucoup contribué. Pas sur, en conséquence, que les électeurs en soient gré aux socialistes. Basculer dans l'excès fut donc un moyen pour Jean-Christophe Cambadélis d'essayer de capter une part de la reconnaissance des opposants à ce débat.

On peut louer ici l'habilitée politicienne. On peut aussi être inquiet. La facilité avec laquelle Nicolas Sarkozy a pu depuis deux ans et demi s'attaquer à la laïcité, à l'école ou poser l'immigration en tant que problème montre une réelle régression des valeurs républicaines dans la société. Certes, à trop en faire, le débat sur l'identité nationale lui a partiellement échappé. Mais il ne convient pas d'être dupe : le point d'arrêt obtenu dans l'opinion n'entraîne pas une inversion de la tendance. Dans une telle situation, on aurait espéré que les socialistes profitent de la faiblesse actuelle du gouvernement pour marteler leurs valeurs. C'est le choix d'une capitalisation politique à cours terme qui a été fait.