samedi 11 juin 2011

Le pétrole, la crise et l'imaginaire économique

Au cas où la chose vous aurez échappée, les prix du pétrole se sont remis à flamber, passant d'une quarantaine de dollars le baril de Brent en mars 2009 à plus de 120 dollars aujourd’hui.

Je ne sais pas vous, mais personnellement, à chaque fois qu'on me parle de hausse des cours du pétrole, je ne peux m'empêcher de penser aux deux grands chocs des années 1970. J'étais pourtant trop jeune pour en garder un quelconque souvenir. Mais les médias et l'Education Nationale ont ici joué leur rôle à plein et dans mon esprit, hausse des cours et crise économique sont intimement liées.

Cette relation est-elle toujours valable ? La flambée des cours actuelle ne va-t-elle pas casser une reprise fragile ?


Ce graphique réalisé sous R à partir des données de l'INSEE associe évolution des cours du pétrole (ligne noire) et crises ou ralentissements économiques en France (zones rose). Par crise ou ralentissement, il faut comprendre non seulement les récessions, mais aussi les périodes de ralentissement où la progression du PIB voisinait autour de 1% avec pour corollaire la hausse du chômage et des difficultés de finances publiques. Vous noterez que  la dernière crise s'arrête au 4eme trimestre 2010. Est-ce à dire que nous sommes sortis de la crise ? Il est trop tôt pour le dire, mais la hausse de 1 % du PIB en volume au premier trimestre de l'année met cette période en dehors de mes critères de sélection.

A la lecture de ce graphique, la relation n'est pas évidente. La crise du début des années 1990 est bien précédée d'un mini-choc pétrolier, mais on ne retrouve rien de tel ni en 1996, ni au début des années 2000. Quand à la dernière crise, elle est certes précédée d'une hausse des prix, mais celle-ci se poursuit après le déclenchement de la crise et malgré un important phénomène de yo-yo, le cours se maintient à un niveau élevé.

En fait, ce qui frappe, c'est d'abord la hausse continue des prix depuis le début des années 2000, validant la théorie selon laquelle nous serions rentrés dans une période de pétrole durablement cher. On ne peut ensuite manquer de souligner l'extrême variation des cours dans la période récente. Ici, comme ailleurs, il semble qu'une volatilité forte soit l'une des caractéristiques de la période économique contemporaine.

Est-ce à dire qu'il n'y aurait plus de lien entre cours du pétrole et activité économique ? Il y a ici un pas que je ne franchirais pas sur la base de la simple analyse de ce graphique. Par contre, il me semble évident que notre société s'est adaptée aux variations de cours du pétrole de façon bien plus poussée que ne le laissait penser mon imaginaire économique.

mardi 7 juin 2011

L'ampoule, le complot et Wikipédia

"Que la lumière soit, pas trop vite ! ", tel pourrait être l'aphorisme accompagnant la décision de supprimer les ampoules incandescentes prise lors du Grenelle de l’environnement. Comme tout un chacun, je m'interroge sur la difficulté à produire des ampoules à basse consommation sans temps de latence au démarrage. Et comme bien souvent lorsqu'on se pose ce genre de question, la ballade sur le web se termine chez Wikipédia, dans mon cas sur la page lampe à incandescence classique.

En lisant cet article par ailleurs plutôt descriptif, on tombe sur un paragraphe intitulé obsolescence programmée où l'on découvre qu'à travers nos bonnes vielles lampes à incandescence nous aurions été victime d'un complot ourdi depuis les années 1920 par un cartel d'industriel. Au coeur de l'arnaque, une standardisation de la durée de vie des ampoules à 1000 h afin de forcer les consommateurs à en racheter alors qu'une ampoule, livre Guinness des records à l'appui, peut durer un siècle.

Si l'envie vous en prend, vous pouvez entreprendre alors un riche parcours au sein de l'encyclopédie libre autour du thème de l'obsolescence programmée qui en première analyse ne peut manquer de vous convaincre. Deux faits attirent néanmoins l'attention : les références sont relativement circulaires et une grande activité rédactionnelle a eu lieu en février 2011 suite à la diffusion sur Arte du documentaire Prêt à jeter de Cosima Dannoritzer. 

Si une pointe d'esprit critique vous saisie dans le cadre du temps de cerveau disponible que vous a laissé Arte, vous pouvez entreprendre une recherche plus large à travers le web sur ce thème. Cela ne va pas sans difficultés puisqu'il vous faut éliminer les centaines de pages, ne faisant que reprendre le synopsis du documentaire et son argumentation. Vous finirez néanmoins par tomber sur le coup de gueule d'Econoclaste parlant d'un documentaire parfois hilarant de bêtise, parfois nauséabond de complotisme, en tout cas, jamais informatif".

Vous pouvez aussi simplement changé de langue sur votre encyclopédie préférée et découvrir que les anglo-saxons ne sont nullement obsédé par l'obsolescence programmé et on une explication scientifique et économique au standard de 1000 h de durée de vie pour les ampoules.

Bon, ok, il faut faire un peu de physique, cela demande quelques efforts. Mais pour faire simple, lorsqu'on conçoit une ampoule, on la fabrique pour fonctionner à un certain voltage. Une fois ce voltage fixé, et au regard des matériaux utilisés pour construire une ampoule à incandescence, il existe une relation reliant voltage, luminosité et énergie consommée. En gros, entre deux ampoules, si l'on en fabrique une prévue pour utiliser un voltage inférieur de 18 % à l'autre, on augmentera sa durée de vie par 24, on diminuera sa luminosité par deux et on augmentera la consommation d'énergie, à luminosité égale, de 45 %.

Une fois cette relation scientifique posée, passons à la question du choix économique. Pour augmenter la durée de vie des ampoules incandescentes de 1 000 h à 24 000 heures, il faut les concevoir pour fonctionner avec un voltage inférieur de 18 %. La luminosité ayant diminué de moitié, il faut deux ampoules pour avoir le même éclairage. Chaque ampoule consomme moins, mais additionnées, elles consomment néanmoins 45 % d'énergie en plus. Appliquons tout cela au panier de la ménagère pour une ampoule de 60 watt.

Pour simplifier, nous supposerons que le kilowatt heure est vendu 0,1 € (en fait 0,1275 € en heure pleine au tarif réglementé en 2011). Notre ampoule consommant 60 watt de l'heure, pour 24 000 heures d'usage, elle coûte 24000 * 60 * 0,001, soit 1 440 euros. Par ailleurs, dans le cadre d'un usage de 24 000 heures, il nous faut 24 ampoules, achetées pièce 0,5 €, soit 12 euros. Au final, notre ménagère se retrouve donc à payer 1 452 euros.

Supposons maintenant que l'ampoule est été conçue avec un voltage inférieur pour durer 24 fois plus longtemps. Dans ce cas, pour avoir la même luminosité, il nous faudra deux ampoules achetées 0,5 € pièce, soit un investissement en ampoule de 1 euros (12 fois moins important que dans le cas précédent). Par contre, la consommation sera supérieur de 45 %, donc 1440 * 1,45, soit 2 088 €. Au final, notre ménagère payera don 2 089 € pour la même prestation.

Il n'y a donc au final nul théorie du complot dans la limitation à 1000 h de la durée de vie des ampoules, mais un compromis entre l'agacement du consommateur devant changer ses ampoules fréquemment et la limitation de la consommation des ampoules.

D'ailleurs, nos grands-parents, qui par définition n'était pas plus idiot que nous mais peut être moins conspirationnistes, s'étaient posé la question de savoir si la limitation de la durée de vie des ampoules n'était pas effectuée en défaveur des consommateurs. En 1951, la commission anti-trust britannique a rendu un rapport sur le fameux Cartel de Phoebus qui avait décidé de cette standardisation. Ils conclurent alors que si le cartel s'était bien livré à une entente illicite sur les prix, la limitation à 1 000 h de la durée de vie n'avait rien de préjudiciable pour le consommateur.

La théorie de la décroissance fait débat à gauche et que ses partisans essayent de la promouvoir est naturel. D'ailleurs, pour ne laisser aucun doute, le reportage de  Cosima Dannoritzer fait une large place à son grand prêtre, Serge Latouche. Mais comme à chaque fois que le débat politique se fonde non sur l'analyse rationnelle mais sur la théorie du complot, on abaisse la politique et l'esprit civique.




dimanche 27 février 2011

Boris Boillon et le bilan diplomatique d'une présidence

Le 21 février 2006, Boris Boillon, actuel ambassadeur de France en Tunisie et alors conseiller diplomatique du ministre de l'intérieur, rencontre Puneet Talwar conseiller du comité des affaires étrangères du Sénat américain. Vendredi dernier, Wikileaks révélait le compte-rendu de cet entretien rédigé par l'ambassade de Paris. Cinq ans plus tard, ce document nous donne l'occasion de confronter la pratique diplomatique aux objectifs du candidat Nicolas Sarkozy.

La vision du candidat Sarkozy

Dès l'introduction, il est fait référence à une "plateforme politique pro-américain". A ce stade, le programme diplomatique repose sur trois principes : 1) la promotion des valeurs, telles la démocratie et la liberté, en "rupture totale" avec les pratiques précédentes 2) la défense de la sécurité français, en particulier contre le terrorisme, avec "une volonté plus grande de recourir à la force" 3) la promotion des intérêts français qui passent par une amélioration "significative" des relations avec les Etats-Unis et le focus mis sur l'Afrique et la Méditerranée.

Interrogé ensuite sur l'un des points de friction traditionnel entre les deux pays, la défense par la France du multilatéralisme, le sherpa du candidat se montre circonspect. Énonçant que le multilatéralisme est "l'arme du faible", Boillon indique que Nicolas Sarkozy ne souhaite pas recourir au multilatéralisme pour le principe du multilatéralisme.

Il indique ensuite que le futur président souhaite renforcer l'Europe, bien qu'elle soit actuellement une "plaisanterie" d'un point de vue international. Et de préciser, que l'Europe est un outil de dialogue et de négociation, mais pas un cadre pour l'action. Or, il note que Nicolas Sarkozy considère que l'influence de la France a décru au cours des vingt dernières années et qu'il faut mener des "actions effectives" pour "rattraper le retard" avec le reste du monde.

La pratique du pouvoir

La promotion des valeurs de démocratie et de liberté fut symbolisée, lors de son accession au pouvoir, par la nomination de Rama Yade comme Secrétaire d'Etat aux droits de l'homme. Mais au-delà du symbole, c'est sans nul doute le domaine où le président a le plus renié le candidat. De la réception en grande pompe de Kadhafi au soutien sans failles aux dictatures arabes, en passant par les pantalonnades face à la Chine, la pratique diplomatique a eu pour constante d'exclure de plus en plus la notion de valeur du champ de définition de la politique étrangère.

Pour le reste, reconnaissons à Nicolas Sarkozy de s'en être tenu aux objectifs du candidat même si l'on peut s'interroger sur l'efficacité réelle de son action.

Concernant la relation avec Washington, son gouvernement est sans nul doute le plus pro-américain depuis la IVeme République comme l'illustre le renforcement de la présence militaire française en Afghanistan ou la réintégration du commandement militaire de l'OTAN. L'efficacité de ce tournant stratégique n'est pas évidente, le monde continuant de tourner de plus en plus autour d'un pôle Asie-Amérique. Maintenant, pour être honnête, reconnaissons que la position gaulliste traditionnelle consistant à se positionner entre les grandes puissances avait perdu une grande part de son efficacité du fait des évolutions du monde. Le refus français de la guerre en Irak, s'il fut brillant et bénéfique en termes d'images dans de nombreuses régions du monde, offre aussi une illustration de la faible capacité de cette stratégie à peser réellement sur les affaires du monde. La question ne porte donc pas tant sur la nécessité de réviser les principes stratégiques de la diplomatie française que sur le caractère brouillon de cette révision et son manque de visibilité à moyen et long terme.

L'activisme, la primauté à l'action et la "volonté plus grande de recourir à la force" constituent des tentations constantes de la diplomatie française des ces dernières années. De l'affaire du Ponant à celle des deux français enlevés au Niger, sans oublier la tentative de libération de Michel Germaneau, le résultat fut bien souvent tragique. Il n'existe pas de garantis opérationnelles dans ce type d'interventions et il est difficile de faire grief au gouvernement de leur plus ou moins bon déroulement. Pourtant, on ne peut s'empêcher de ressentir un certain malaise en évoquant ces opérations : Quels sont les principes présidant à leur déclenchement ? Ici aussi, on a le sentiment d'avoir à faire à des choix brouillons où enjeux intérieurs, politique de communication et logique diplomatique s'entrechoquent.

Concluons sur l'Europe. Dans ce domaine, la pratique sarkozyste ne se limite pas à en faire un cadre de dialogue et de négociation, c'est même un des cadres privilégiés d'action pour faire face à la crise économique. Il y a donc eu évolution entre la position du candidat et celle du président. D'une certaine façon, la crise économique a fonctionné comme un révélateur réimposant pleinement la question européenne dans la stratégie diplomatique française. Avait-il un autre choix possible ?

dimanche 16 janvier 2011

Espoir tunisien

De l'autre côté de la Méditerranée, rares sont les moments qui laissent entrevoir une possible évolution démocratique des régimes. Pour retrouver une fenêtre d'espoir équivalente à celle que vient d'ouvrir la chute de Ben Ali, il faut remonter aux évènements d'octobre 1988 en Algérie ou à l'éviction de Bourguiba en novembre 1987. Mais le devenir de l'un et l'autre de ces pays, au cours des 20 dernières années, nous rappelle l'ampleur des défis à surmonter.

Le premier d'entre eux, le plus urgent, est celui de la refonte de l'appareil d'État. Avec un policier (ou apparenté) pour 100 habitants, l'hypertrophie des services de sécurité est manifeste. Au côté de la Birmanie et de la Corée du Nord, la Tunisie est l'un des cinq pays les plus répressifs du monde. La reprise en main par Vladimir Poutine de la Russie l'a montré, il ne saurait y avoir de démocratie viable à long terme là où la bureaucratie en charge du contrôle social constitue une force dominante au sein de l'état.

Second défi, celui de la victoire des forces démocratiques. L'éclatement de l'ex-URSS et la fin de la dictature du parti unique a plus souvent débouché sur de nouvelles dictatures, à l'exemple de la Biélorussie, que sur l'instauration de la république. La révolution d'octobre 1988 en Algérie a été suivie d'une victoire électorale islamiste, puis d'une guerre civile de 10 ans. Le processus a mettre en œuvre est donc délicat et la France, du fait de ses liens historiques, a un devoir d'accompagnement et d'assistance. Encore faut-il qu'il soit rempli sans arrogance, en se rappelant que ce week-end, une fille vient de succéder à son père à la tête d'un parti dont les valeurs anti-républicaines sont explicites, mais dont les idées recueillent l'assentiment de 26 % de nos concitoyens. En Tunisie comme en France, la démocratie n'est pas une donnée naturelle mais un combat.

mardi 11 janvier 2011

Solidarité avec les blogueurs tunisiens

Je serai bref. Le Coucou nous invite à exprimer notre solidarité avec les blogueurs tunisiens arrêtés par le régime de Ben Ali. Faites tourner.

lundi 10 janvier 2011

Algérie, des jacqueries ou un mouvement politique ?

Dans son édition de dimanche, El Watan s'interrogeait sur le caractère politique ou social des émeutes qui secouent l'Algérie. A Alger, mais aussi à Tizi Ouzou et dans plusieurs autres villes, le quotidien constatait qu'il y avait ni tracts, ni banderoles et peu de slogans à part "ils ont augmenté l'huile et le sucre, le peuple est décidé à en découdre". Parcourant les quartiers de la capitale, ses journalistes notaient l'absence de revendications sur les murs en rapport avec les derniers évènements. Alors, les émeutes en Algérie, une simple jacquerie sociale sans dimension politique ?

C'est, semble-t-il, l'interprétation que privilégie le pouvoir.

Traditionnellement, le gouvernement algérien considère que toute manifestation résulte de l'action de "voyous" plus ou moins manipulés par "la main de l'étranger". C'est la voie dans laquelle s'est engouffré Abdelazziz Belkhadem, secrétaire général du FLN, en déclarant : "Il n'y a pas eu de revendication politique. Les seuls slogans entendus sont ceux qu'entonnent les supporters dans les stades". Et d'ajouter, après cette association au hooliganisme, une mise en cause de chaînes de télévision satellitaires qui auraient amplifié le phénomène en parlant d'un "pays riche et d'un peuple pauvre".

Daho Ould Kablia, ministre de l'intérieur, s'est montré plus subtile. Après avoir dénoncé des "bandes ou réseaux criminels organisés", il admet qu'un "groupe" de manifestants "se révolte pour dénoncer l'augmentation des prix ou une situation sociale difficile". Il s'empresse d'ajouter que "ni les commerçants ni les fonctionnaires ne sont sortis dans la rue pour exprimer leur colère vis-à-vis du gouvernement". Et de conclure que le pouvoir "ne fait pas face à une opposition politique particulière où à un problème dont l'origine serait due à un différent politique qui risque d'influer les grandes orientations actuelles".

Les mesures prisent pour enrayer la crise s'inscrivent dans cette interprétation. L'élément déclencheur fut l'augmentation des prix de divers produits de première nécessité. Les causes en sont, en première analyse, bien identifiées : le gouvernement, pour lutter contre la fraude fiscale, a exigé un paiement par chèque de toute transaction commerciale supérieure à 500 000 dinars (environ 5 200 €). Les commerçants ont donc répercuté sur les prix la TVA devant désormais être acquitée.  Une communication en deux temps se met alors en place. Cevital, la société agroalimentaire en charge de l'approvisionnement, annonce qu'elle n'a pas augmenté ses tarifs et qu'elle dispose d'un large stock. Le gouvernement, dans un second mouvement, annonce la baisse des prix en renonçant à sa mesure de lutte contre la fraude fiscale.

De nombreuses voix, en Algérie, doutent que ces mesures permettront le retour au calme. Nous verrons. Mais une analyse des modes d'action des émeutiers, que vous trouverez ci-dessous, offre une vision assez différentes des évènements se déroulant de l'autre côté de la Méditerranée. Blocage routier, attaque de bureaux de postes, de bâtiments municipaux, d'administrations, de la société d'état Sonelgaz, des tribunaux, des gendarmeries..., telles sont les cibles principales.

Il ne s'agit pas de nier la part d'actions crapuleuses existant dans les faits en cours comme l'illustre les attaques contre Renault, les boutiques de l'opérateur de téléphonie mobile ou le vol d'un stock de téléviseurs à Baraki. Mais l'arbre ne saurait cacher la forêt, et c'est à l'état et à ses lieux d'incarnation que s'en prennent les manifestants. Il s'agit donc bien d'un mouvement politique.

Ce que révèle le peu de slogans et d'expressions politiques constatés, ce n'est pas l'absence de motivations politiques, mais l'absence d'organisation politique des acteurs. En fait, les structures politiques d'opposition, comme celles au pouvoir, apparaissent coupées d'une jeunesse représentant la moitié de la population du pays. On peut, à la suite du socialiste Hocine Aït Ahmed, expliquer le phénomène par le fait que "les associations et la société civile, en général, sont étouffées ou instrumentalisées". Effectivement, toute manifestation ou rassemblement est interdit depuis 2001 à Alger et l'état d'urgence dure depuis 18 ans. Pas facile d'avoir un personnel politique légitime, toutes tendances confondues, dans ces conditions.

Reste, et c'est aux algériens de le faire, à trouver un débouché politique à ce mouvement pour qu'il ne soit plus, selon le mot d'Abdel Abderrezak, un "mouvement politiquement orphelin".

Résumé des cibles des émeutiers telles qu'elles ressortent de l'édition du 9 janvier d'El Watan :

Bordj el Kiffan : blocage du réseau routier (RN24), caméras de vidéo-surveillance, dispensaire
Baraki : daïra , usine de fabrication de téléviseurs
Sidi Moussa  : bureau de poste
Bab El Oued : caméras de vidéo-surveillance, Renault
Béjaïa : trois agences bancaires, locaux de l'inspection vétérinaire, bureau de poste, daïra, CFPA (Centre de Formation Professionnel et d'Apprentissage)
El-Kseur : daïra
Amizour : daïra, Sonelgaz (entreprise d'état), CNAS (caisse nationale d'assurance sociale), bâtiment des impôts, tribunal
Tazmalt : gendarmerie, CNAS, Sonelgaz, tribunal, bâtiment des impôts
Khemis El-Khechna : usine produisant sous licence Coca-Cola.
Chemini : daïra
Kherrata : gendarmerie, bibliothèque communale, daïra, tribunal, agence d'assurance, APC (assemblée populaire communale), Algérienne des eaux (public)
Souk el Ténine  : Algérienne des eaux, bâtiment des impôts, daïra, gendarmerie.
Bouira : blocage du réseau routier (RN5)
Aïn Bessem : APC
Boumerdès : APC, daïra, poste, Renault, fermeture RN12, Sonelgaz
Aïn El Hammam : tribunal, banque locale de développement, blocage de la RN15
Tipaza : poste, APC, daïra
Médéa : poste, APC
Tiaret : Sonelgaz, tribunal, APC, banque
Tissemsilt : poste
Guelma : blocage RN21
Jijel : blocage RN43
Constantine : poste, Sonelgaz, banque, APC
Mila : RN79
Sétif : RN75, ADE, Sonelgaz, daïra
Oum El bouaghi : daïra, Mobilis (opérateur de téléphonie mobile)

mercredi 5 janvier 2011

Manuel Valls ne m'indigne pas

En ces temps où l'indignation se vend à la pelle pour 3 euros, les propos de Manuel Valls n'indiffèrent presque autant que les réactions qu'ils suscitent. L'emballement médiatique, ce que cela révèle sur l'impact des primaires au PS et sur la structuration du discours de la droite en perspective de 2012, m'interpellent nettement plus.

Résumé des faits : Le député de l'Essonne nous propose de répondre aux aspirations de pouvoir d'achat en échangeant quelques heures de travail contre du salaire. Ennoncé ainsi, cela entraine débat mais guère d'emballement. L'ancien chargé de communication de Lionel Jospin, avec l'art de la formule iconoclaste qu'on lui connait, déclare donc vouloir "déverrouiller les 35 heures". Immanquablement, la blogosphère s'émeut : appel aux sanctions, demande d'exclusion... Les chevaliers blancs du socialisme suivent, du porte- parole à Harlem Désir (1). Consécration, le quotidien de la gauche bien pensante, Libération, en fait sa Une en dénonçant le "débat de retard". Carton plein pour Valls, le coup de communication est un immense succès. Le bénéfice politique, lui, laisse dubitatif au regard de l'absence d'intérêt du discours.

On parle souvent de liaisons incestueuses entre la politique et la presse, bien qu'à ma connaissance Audrey Pulvar ne soit pas la sœur d'Arnaud Montebourg. Pourtant, cette séquence médiatique relève bien plus d'une telle définition que les histoires de cœur de la présentatrice d'i-TELE. Les premiers jours de l'actualité politique de l'année se structurent traditionnellement autour des vœux présidentiels, voir du marronnier des voitures brulées à la Saint-Sylvestre. La vacuité des premiers, l'absence de données sur le second ont produit un vide. Manuel Valls s'est engouffré dans la brèche, fournissant aux journalistes de quoi écrire. La connivence et l'intérêt ont été poussé jusqu'à en faire la Une. Il y a des décalages entre l'importance de l'information et son traitement qui font plus pour le discrédit de la presse que les liaisons des uns et des autres.

Bon maintenant, David, reconnait que Valls n'est qu'un irresponsable remettant en cause un des symboles de la gauche et faisant le jeu de la droite en la divisant. Peut-être... Au fond, j'avoue aucun accord possible avec le maire d'Evry. Mais le discours sur les divisions de la gauche et l'appel, en son nom, à un cadre contraignant d'expression dans le processus de désignation du candidat(e) me laisse plus perplexe. A ce petit jeu, ni Clinton, ni Obama n'aurait pu émerger aux États-Unis. L'incessant appel à l'unité qui structure le discours socialiste révèle une peur dont les sources sont à rechercher dans les conditions même d'organisation des primaires.

D'abord, quelle place faire aux candidats a priori secondaire ? Forcément, ils vont chercher à faire des coups pour exister, forcément, ils vont tenir un discours iconoclaste, et souvent sincère, pour disposer d'un espace. En fait, il y a une erreur de tempo. Reprenons l'exemple américain. La désignation s'y effectue à travers un ensemble de votes étalés dans le temps mais dont deux-trois s'avèrent décisifs au regard du nombre de délégués. Résultat, à chaque élection on voit des candidats, marginaux ou favoris au départ, se retirer de la course en cours de route faute d'assentiment populaire. Simultanément d'autres émergent ou confirment. Le vote unique, en fin d'exercice, nous privent de ce temps démocratique assurant l'expression de chacun, et dans le même temps, une sélection des acteurs clés autour desquels l'unité devra se construire. Nous n'avons pas su transposer, dans notre tradition jacobine, un mécanisme né de la tradition fédéraliste.

Ensuite, quel temps pour la sélection du candidat(e) et quel temps pour la campagne face à la droite ? Il y a ici une erreur de timing. Tout sera bouclé à l'automne, c'est à dire au même moment que la fois d'avant quand Ségolène Royal avait été désignée. Chacun se rappelle pourtant de la cacophonie socialiste qui avait régné malgré la désignation, chacun se rappelle des difficultés à organiser notre unité face à la droite, faute de temps. On fait comme si nous n'avions tiré aucune expérience des précédentes élections, comme si les difficultés rencontrées n'étaient que la résultante de la personnalité de Ségolène Royal (qui en a sa part). François Hollande avait raison, cet automne, de mettre en cause le calendrier et la crainte d'une gauche divisée relève aussi de la mémoire de nos expériences passées. Après, chacun l'a compris, il s'agit de donner du temps à Dominique Strauss-Khan, dont les amis sont une des composantes clés de la majorité du PS. Mais c'est déservir la gauche et sans doute Dominque lui-même, car comme le dit l'adage, le pouvoir va à celui qui le souhaite le plus.

Pour conclure, je souhaiterais n'arrêter à l'un des rares apports de la sortie de Valls, les réactions à droite. Copé s'est engouffré, appelant à la suppression des 35 h. Son ennemi intime, Bertrand, s'est montré plus prudent, considérant que les 35 h n'existent plus depuis les allègements mis en place en 2008. L'Élysée semble, pour l'instant, soutenir avec circonspection le leader de l'UMP. L'enjeu est de taille : comment pour la droite, après 10 ans d'exercice du pouvoir, se dédouaner de son échec économique ? La litanie de la perte de compétitivité liée au 35 h pourrait bien resservir.

Cette mesure concentre, en effet, un étrange paradoxe. D'un côté, elle est appréciée des salariés, ce qui a conduit Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy à l'aménager sans jamais la remettre en cause. De l'autre, sa dénonciation fonctionne comme un marqueur idéologique à droite sans apporter beaucoup de soutien en retour à la gauche. Il faut dire que cette dernière a depuis longtemps abandonner la bataille politique et idéologique pour la défendre et ce n'est pas le concert de petits voix amis de Martine Aubry, rappelant à chaque occasion que la mesure a été initialement proposée par Strauss-Khan,  qui va améliorer les choses.Les 35 h ne sont pas une patate chaude.

En fait, la facilité avec laquelle la droite peut se saisir de ce thème révèle surtout la faiblesse du logiciel socialiste. Quelle politique industrielle ? Quelle politique de finance publique ? Quelles priorités sociales ? Voilà des questions qui nous laissent bien désarmées alors que l'hiver est venu. Nous payons ici le prix d'une politique de préservation de l'accord d'appareil au sein du parti au détriment du débat d'idée. Est-ce une raison pour se résigner à parier sur l'échec de la droite et la survenue d'un homme ou d'une femme providentielle qui saurait l'exploiter ?



(1) Au jeu des petites phrases, que j'aime tant, je retiendrais celle d'un cadre socialiste anonyme: "Manuel Valls aura à peine attendu trente-cinq heures en 2011 pour dire un truc de droite". Si quelqu'un sait identifier l'auteur, je suis preneur.